René PIOT, modèle de persévérance et de passion. 1, La fabrique de l’artiste

Ier ÉPISODE : LA FABRIQUE DE L’ARTISTE

andrieu

En 1886, René Piot entrait à l’École des Beaux-Arts de Paris, dans l’atelier de Pierre Andrieu, lui-même formé par Delacroix. Ce fut le point de départ de sa carrière. Piot avait été attiré par la réputation d’Andrieu, considéré comme « le seul dépositaire des pensées et des secrets”5 de Delacroix, une sorte de « clé vivante »6. Pour le jeune artiste, c’était l’opportunité d’accéder à la peinture et à la personnalité du grand peintre. Andrieu était fasciné par Delacroix, et si cet engouement n’était pas déjà présent chez Piot, les précieuses confidences d’Andrieu finirent d’attendrir le jeune homme.

Pierre Andrieu se plaisait à appeler Delacroix son “demi-dieu”. Il l’avait rencontré en 1845, en s’inscrivant à son atelier. L’enseignement qui y était donné avait pour objectif de former les élèves à seconder le maître dans ses grands travaux : leur mission consistait à préparer la palette de Delacroix, à calquer et copier les oeuvres, jusqu’à être aptes à reproduire sa technique. Andrieu raconta à René Piot l’enseignement particulier qu’il avait reçu : « Après avoir travaillé six mois à son esquisse, le Maître me dit : je suis prêt. Voilà ce qu’il faut reproduire en grand. Pour me pénétrer de sa pensée, il me fit d’abord copier, calquer tous les dessins qu’il avait faits, puis étudier les moyens de réaliser en grande dimension l’équivalent (forme et couleur) de son esquisse même.« 7 Delacroix, connu pour être un vrai despote, l’était tout particulièrement avec Andrieu, « son élève fidèle » et “clerc”8 (selon René Piot). Ce faisant, l’héritage acquis par Andrieu fut transmis à Piot.

La rigueur était de mise dans l’atelier de Delacroix et les élèves eurent un apprentissage exigeant. René Piot, rapportant la description de Pierre Andrieu, le décrivit ainsi par écrit : « Delacroix avait ouvert un atelier pour trouver des aides. Quand il avait vu un jeune homme pouvant le servir; il l’astreignait chez lui à un esclavage absolu. Avant de commencer la Galerie d’Apollon,9 il fit passer à Andrieu des nuits à copier et calquer ses dessins pour lui imposer sa manière. »10 L’influence de l’enseignement d’Andrieu fut sans conteste ; en 1931, René Piot rédigeait un ouvrage intitulé : “Les Palettes de Delacroix”. Dans celui-ci, il y dévoilait la loi des palettes du maître, qui, selon ses termes, permettaient tout le talent de l’artiste. Il écrivait alors qu’il voulait “faire comprendre la loi de ces palettes qui, à première vue, semblent si compliquées, mais (…) qui ne sont que l’admirable ordonnance d’une logique générale (…)”.11 Baudelaire, connu pour être un fervent admirateur de Delacroix, avait lui-même affirmé à ce sujet : « Je n’ai jamais vu (…) de palette aussi minutieusement et aussi délicatement préparée (…). Cela ressemblait à un bouquet de fleurs savamment assorties. »12

Piot acquis sa rigueur d’exécution grâce à l’enseignement d’Andrieu. Évoquant son premier cours dans l’atelier 13, il se rappelait qu’Andrieu avait apporté des artichauts frais du matin, pour les lui faire peindre. Tandis qu’il le regardait exécuter le travail, il lui expliquait que le but de l’exercice n’était pas de prendre plaisir à copier : l’art n’avait « pas pour but de copier« . Cette première leçon avait pour objectif d’inculquer une première idée de Delacroix, comme quoi « la peinture est un art de réflexion et non d’improvisation.

Palette ayant appartenu à Delacroix
Palette ayant appartenu à Delacroix – source, consulté le 8 mars 2019

Après cela, Andrieu lui apprit un second savoir-faire émanant de Delacroix : l’importance de la palette. Pour la saisir, il fallait d’abord que Piot réalise le dessin et les contrastes sur une feuille de papier. Il devait ensuite calquer ce dessin sur une toile, qu’il ne devait pas peindre selon ses impressions, mais selon la tonalité perçue : « trop de gammes étant possibles pour le même objet. » Il dût préparer tous ses tons le premier jour. Dès qu’il eut fini, Andrieu lui retira les tubes et le laissa avec les tons préparés en avance sur sa palette. Il y avait « des gammes de tons entre lesquelles il ne fallait en choisir qu’une pour le même tableau« , et cette gamme devait être choisie « selon la première impression reçue de l’objet à traduire. » Toute cette technique d’apprentissage était donc tirée de celle de Delacroix, comme il donnait une importance capitale à sa palette : de cette manière, à partir du moment où il avait “arrêté les lignes contrastées de (sa) composition et toute la combinaison du contraste des tons sur (sa) palette (…)”,14 son tableau était fait.

A corner of the studio 1830 - Delacroix
Coin d’atelier – Le poêle, Eugène Delacroix, 1830, conservé au Musée du Louvre.Source, consulté le 8 mars 2019

L’enseignement strict de Delacroix, que Piot comparait presque à un esclavage, posait une question ardue ; qui du maître ou de l’élève devait se revendiquer auteur d’une oeuvre, quand elle était pensée par le maître puis réalisée par l’élève. Un échange épistolaire entre deux protagonistes de l’époque montrait l’ambiguïté de la question ; Philippe Burty, qui était connu pour ses travaux de critique d’art, collectionneur, lithographe et dessinateur, répondait à un ancien élève de Delacroix, dont le nom était Lassale-Bordes 15. La question de l’affiliation des oeuvres de Delacroix était mise en question par cet élève, Lassale-Bordes, qui considérait qu’il avait réalisé plusieurs des oeuvres de Delacroix et qu’il devait s’en revendiquer l’auteur. Il accusait son ancien maître de lui avoir volé son travail. Il avait voué à Delacroix un attachement immense et l’avait secondé pendant dix ans, “dans les travaux les plus ardus qu’il était incapable physiquement d’entreprendre”, et l’accusait alors d’un égoisme qui avait selon lui “brisé (sa) carrière d’artiste”. Il ajoutait ensuite : “Bien des personnes savaient, sans que je m’en fusse vanté, qu’à part la composition, tout le travail de la bibliothèque du Luxembourg était mon oeuvre.” En réponse à ces accusations, Delacroix lui avait reproché d’être incapable de placer correctement des figures pour qu’elles présentent un ensemble harmonieux. Delacroix lui avait pourtant dit auparavant : “Eh bien ! oui, mon cher Lassale, unissons-nous, ne nous séparons jamais, continuons à peindre ensemble : faisons un mariage ; je serais la tête et vous serez le bras.15bis

René Piot avait son avis sur cette anecdote ; selon lui, la raison qui fit croire à Lassale-Bordes qu’il avait réalisé certains tableaux du maître lui-même était dûe au fait que Delacroix peignait avec une rapidité “vertigineuse”.16 Alors, Lassale-Bordes devait travailler “péniblement”17 , et lorsque Delacroix arrivait dans l’atelier, il ne lui fallait que deux journées pour transposer le tableau préparé. Piot expliqua donc que “le pauvre confondait le temps et le génie.”18

Si Lassale-Bordes avait réellement des aptitudes étouffées par cette vivacité bien connue, ne les aurait-il pas décuplées à partir de sa séparation avec son maître qu’il disait dictateur? Ce qui est certain, c’est que bon nombre des élèves de Delacroix profitaient de son exigence démesurée pour s’imprégner de son talent, ce qui permit à un artiste comme Andrieu de s’en nourrir avant de le transmettre à Piot.

moreau

Gustave Moreau fut nommé chef d’atelier aux Beaux-Arts de Paris, alors que Piot faisait partie du groupe des Nabis après avoir rencontré Maurice Denis, Sérusier et Gauguin à l’Académie Julian. Ainsi, à l’âge de 25 ans,19 René Piot s’inscrivit dans cet atelier et devint un fidèle élève de Moreau, bien que, selon Maurice Denis, le maître était « à l’antipode de nos idées(…) », mais il représentait cependant bien « l’idéalisme avec un rare talent et une ferveur intellectuelle qui devait (…) alimenter une éclatante lignée de grands peintres. »19bis  Piot y développa ainsi un intérêt pour les arts du passé avec son nouveau maître, ainsi qu’un goût avant-gardiste avec les autres élèves. 

Après un enseignement très technique auprès d’Andrieu, Piot appris de Moreau un art moins conformiste, où les élèves étaient invités à suivre leurs intuitions. Il incitait chacun d’eux à être eux-même, ou à le devenir. Pour lui, les artistes devaient être guidés par leur émotion pour trouver le chemin de leur art. Il transmit également son amour de la technique des anciens en emmenant ses élèves au musée, et là, il les orientait vers les arts du passé.20 Cependant, il ne dissociait pas comme le faisaient les maîtres académiques de l’époque, la couleur du dessin ; Moreau aimait partir du principe que les deux éléments naissaient ensemble, sous les doigts de l’artiste. Grâce à cet enseignement, Piot n’affirma jamais la primauté du dessin sur la couleur : il ne s’impliqua donc pas dans les débats des rubénistes/poussinistes, Ingres/Delacroix.21

Gustave_Moreau_-_Venus_Rising_from_the_Sea_-_Google_Art_Project
Gustave Moreau, Venus Rising from the Sea (1866) (Israel Museum) wikimedia.commons.org, cons. 4/03/2019

Gustave Moreau légua au jeune Piot l’exigence et le goût d’un travail acharné et consciencieux. René Piot découvrit l’amour d’un art noble, auquel on doit tout sacrifier : Moreau considérait l’art comme quelque chose de sacré. N’ayant jamais eu besoin d’en vivre, ils avaient tous deux développé une conception aristocratique de la peinture, réservée à quelques initiés ; le but étant de se satisfaire soi-même, avant de satisfaire les autres. D’ailleurs, Piot ne manqua pas de transmettre ce principe à son frère, lorsqu’un jour il fut soucieux de son ambition : « Augmente toi pour t’augmenter. (…) Augmente-toi jalousement pour toi seul et fous toi du reste. »22

Dans ce qu’André Gide avait écrit à propos de cet atelier, on ressentait déjà que l’esprit de Moreau transparaissait dans les oeuvres des élèves, qui, comme il le soulignait, étaient déjà de grands peintres   : « (…) l’atelier de Gustave Moreau ; extraordinaire pépinière de grands peintres. Si différents qu’ils puissent être les uns des autres, ils ont pourtant ceci de commun : une farouche instansigeance et exigence envers soi-même, un mépris de la facilité, un dédain de la récompense, une âpreté quasi austère qui les font exercer leur art comme une sorte de sacerdoce atelier. L’art n’a que faire de la morale nous le savons, mais certains artistes m’apparaissent, ne leur en déplaise, comme des saints laïques, à la manière de Flaubert ou de Mallarmé. »23 Plus tard, les élèves rapportaient les souvenirs de leur maître Gustave Moreau. Matisse avait écrit : « Ne m’écoutez pas. Ce que vous faites est plus important que tout ce que je vous dis. Je ne suis qu’un professeur, je ne comprends rien. »24 Maurice Denis, pour sa part, en dressait le portrait suivant : «C’est un homme qui, tout en étant incapable de produire lui-même, a su expliquer à ses élèves ce que c’était que la peinture. Il avait une grande science des procédés, il connaissait les maîtres, de sorte que ses élèves en sortrant de chez lui se trouvaient outillés pour faire ce qu’ils voulaient. C’est ce qui explique des hommes comme Piot (…). »25

Après s’être formé dans l’atelier de Moreau, le groupe d’artistes donna naissance à un nouveau mouvement qui bouleversa le monde de l’art : ils furent rapidement connus sous le nom de “fauves”. Et, lors du Salon d’automne de 1905, leur peinture, si éloignée des codes habituellement transmis et hors des conventions, fit scandale. »26

épisode2


1 http://arts-graphiques.louvre.fr/resultats/oeuvres

2 Selon les sources, il a été découvert trois dates de naissance différentes de René Piot : 1866, 1868 et 1869. Dans cet article, nous nous tiendrons en la date du 14 janvier 1866, comme il est indiqué dans son dossier pour la médaille de la Légion d’Honneur comportant ses extraits d’acte d’état civil.

3 Nathalie Loyer, « une vision de l’art décoratif, 1866-1934 », Sous la direction de Éric Darragon, Soutenue en 2002 à Paris 1, p.9

4 Ibid, p.13

5BESSIS, Henriette, “Pierre Andrieu”, Médecin de France, mai 1971.

6Ibid

7PIOT, René, Les Palettes de Delacroix, Paris, Librairie de France, 1931, p.87

8PIOT, René, Les Palettes de Delacroix, Paris, Librairie de France, 1931, p.1

9Il fut demandé à Delacroix de réaliser la fresque centrale de la galerie d’Apollon, pièce majestueuse conçue par Lebrun au Palais du Louvre (aujourd’hui pièce 705).

10PIOT, René, Les Palettes de Delacroix, Paris, Librairie de France, 1931, p.64

11 Ibid, p.1

12https://www.louvre.fr/oeuvre-notices/palette-ayant-appartenu-eugene-delacroix

13(DENIS, Maurice, Journal, Paris, La Colombe, 1957-1959.) Nathalie Loyer, p.13-14

14PIOT, René, Les palettes de Delacroix p.35

15LARUE, Anne, “Delacroix et ses élèves, d’après un manuscrit inédit”https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1996_num_26_93_3122, dernière consultation le 5/03/19

15bisÀ partir de 1842, Delacroix tombe gravement malade, ce qui le mènera à la mort en 1863. (Réf. http://www.jean-charles-hachet.com/DELACROIX-Eugene-1798-1863.html) Les grands travaux qu’il fit furent sans doute difficiles mais il les mena de front, avec la grande assistance de Lassale Bordes dans un premier temps. Cependant, lorsque Lassale-Bordes lui fit ces reproches qui sont énoncés succinctement dans cet article, Delacroix pris la décision de demander assistance à Andrieu pour réaliser sa dernière grande oeuvre, à l’Église Saint-Sulpice à Paris, et d’éloigner son ancien élève qui l’avait laissé seul pour cause de maladie, en témoigne cette lettre datée de 1850 retranscrite et modernisée : http://www.correspondance-delacroix.fr/correspondances/bdd/correspondance/254

16Ibid, P.18

17Ibid, P.18

18Ibid, P.18

19René Piot fut l’un des premiers et plus fidèle élève de Gustave Moreau, à partir de 1891 : https://www.larousse.fr/encyclopedie/peinture/Piot/153871

19bDENIS, Maurice. Introduction du catalogue d’exposition « Gauguin et ses amis – l’École de Pont-Aven et l’Académie Julian, Février-mars 1934 ». Centre de Documentation du Musée Maurice Denis, Saint-Germain-en-Laye

20Nathalie Loyer p.40

21Nathalie Loyer, p.12

22PIOT, René, lettre à son frère Stéphane, non datée, Archives privées, issue de la thèse de Nathalie Loyer

23(GIDE, André, préface à l’exposition Simon Bussy, Correspondance André Gide – Dorothy Bussy, Paris, Gallimard, 1981, T.II.)

24MATISSE, Henri, Ecrits et Propos sur l’art, Paris, Hermann, 1992, p.81, issue de la thèse de Nathalie Loyer

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