René PIOT, modèle de persévérance et de passion. 4, au pas de la danse cambodgienne et de la passion

René Piot-relire l'épisode 3 : théâtre des arts et opéra

IVème ÉPISODE : « DE LA GRÂCE PLUS QUE DE LA BEAUTÉ »38

cambodge

La passion de René Piot pour la danse fut à son comble lorsqu’il découvrit, de loin, le Cambodge. Il n’accomplit jamais le voyage ; mais il ne manqua aucune des manifestations qui eurent lieu à l’exposition coloniale de Marseille de 1922. Alors, il ne se contentait pas de faire des croquis des danseuses au milieu de la foule : il fut même introduit dans leur troupe.

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Ce ne fut pas seulement les danses qu’il découvrait, mais aussi les mystères de leur vie et ses duretés. Dès l’âge de quatre ou cinq ans, les fillettes choisies pour la troupe royale apprenaient à danser ; et à vingt-cinq ans, leur carrière de danseuse était finie. Les danses cambodgiennes étaient régies par des codes ancestraux et symboliques, et les jeunes filles reproduisaient des gestes gravés sur les bas-reliefs des temples Khmers. Piot ne pouvait que les intégrer dans ses oeuvres sacrées. Même en ayant perdu leur aspect religieux au fil des âges, les danses avaient gardé leur vivacité et les règles de ces danses provenant du passé. Les lignes crées par les mouvements pleins de sens de ces jeunes danseuses le fascinaient. Au critique André Warnod, — critique connu pour avoir lancé l’appellation de « l’École de Paris » dans un article pour Comoedia87 — il avait expliqué : « (…) petit à petit, j’appris à les connaître et à les comprendre. Leurs danses. La danse, pour elles, est un moyen d’expression, comme la poésie ou la musique. Lorsqu’on est initié on en pénètre toute la beauté, une beauté qui ne lasse jamais. » Il avait ajouté : « Les danses cambodgiennes, après avoir été un hymne religieux, n’en sont plus que la tradition aristocratique : même au Cambodge, sont finis les temps de la « Danse devant l’Arche »88. Danse, première prière de l’humanité ! Car, avant tous les arts, l’homme, en contemplation de son Dieu, fit de son corps l’offrande rythmique des lignes. (…) Au Cambodge, (…) la tradition du geste est fixée avec une précision telle qu’un initié, sans entendre la mélopée, peut suivre la légende dans ses moindres détails narratifs ; (…)« 89

Les observations de Piot n’avaient pas été sans complexité, même s’il était admiratif devant ces spectacles. Il est intéressant de lire ses ressentis qu’il put décrire : « Mais quels capricieux petits modèles ! Surtout les premières danseuses. Il fallait attendre qu’elles fussent bien disposées. J’ai même pu-et j’en suis très fier-assister à une répétition de travail, c’est tout à fait curieux. Au lieu des grands costumes d’apparat dans lesquels elles sont cousues et qui exigent une toilette de plus d’une heure, elles étaient alors strictement enveloppées dans une petite étoffe de soie qui permettait de mieux suivre le jeu de leurs muscles.« 90 Elles dansaient avec des éventails, vêtues de pantalons de soie et de boléros. René Piot cherchait également à reproduire ce qu’il y avait derrière leur visage, leur fonction, les douleurs ou les rêves qui se cachaient derrière leurs regards lisses. Il prit plusieurs photographies de ces répétitions, et d’après celles-ci, il réalisa des dessins ou de grands portraits91. Fasciné par la danse, de quelque origine qu’elle soit, orientale ou européenne, René Piot s’attachait à détailler le jeu des lignes extérieures du corps. Son sens de l’harmonie des rythmes l’aidait à juger de l’art d’une danseuse, à l’égal d’un maître de ballet ou d’un chorégraphe.

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En octobre 1922, René Piot rentra à Paris et rassembla certaines de ses oeuvres pour une exposition sur le thème des danseuses cambodgiennes à la galerie Druet92, qui eut lieu du 28 mai au 8 juin 1923. Il avait réalisé des oeuvres qui s’étaient révélé être des condensés de ses apprentissages techniques, de son amour du passé, de sa passion du mouvement, d’une certaine influence orientaliste et de son goût pour le sacré. Ce fut une synthèse de ses centaines de dessins, notations, cartons. Son exposition fut un succès93. Son orientalisme était souligné par les journalistes. On pouvait lire des commentaires comme : « Chez Piot s’unissent et se confondent le goût de l’exotique et du légendaire.« 94 Louis Gillet, connu pour être historien, historien d’Art et élu en 1935 à l’Académie Française, avait flatté l’influence certaine de l’orientalisme sur Piot, et ses lignes témoignaient du condensé des influences que Piot avait cherché à retraduire tout au long de sa carrière d’artiste : « Elles nous arrivent, ces danseuses, de l’extrême lointain de l’Orient, du fond de ces presque’îles de légende où survivent les vieux rêves brahmaniques de l’Inde et où se meurent les ruines d’Angkor. Il y a plus de quinze ans déjà, elles étaient déjà dans notre triste monde occidental avec leurs habits de songe et leurs gestes millénaires (…). M. René Piot est un des rares artistes de ce temps qui pouvaient comprendre et traduire de tels poèmes plastiques. (…) L’artiste (…) n’a pas reculé devant les fonds d’or des primitifs, devant les ornements, les perles, les bijoux exécutés en ronde-bosse : il s’est fait orfèvre, joaillier, pour ouvrer son tableau de broderies et de damasquineras. Ses panneaux, peints sur bois, tiendraient à côté des retables de Duccio ou de Vivarini. Et sur cette auréole de métal, la couleur a toute l’opulence et tous les chatoiements, toutes les irisations de la palette des grands virtuoses : elle rappelle certains Véronèse de la Villa Borghèse ou le splendide Rubens du musée de Cassel. Il n’est pas douteux qu’un tel ouvrage fera événement.« 95

DE LA PASSION

Durant toute sa vie, Piot avait eut plusieurs domaines de prédilection. Fasciné par le mouvement, la ligne avait pour lui une grande importance ; c’était elle qui devait révéler toute la dynamique de l’action observée. Profondément attaché au passé, il se révéla malgré tout être un acteur de modernité, en faisant partie de groupes comme les fauvistes ou les Nabis. Il participa également à la modernisation du théâtre en usant de ses talents de fresquiste pour Jacques Rouché. Finalement, il fut un artiste au bagage particulier, aimant user des techniques anciennes, dans des oeuvres influencées par l’orientalisme, aussi bien dans des fresques que dans des décors de théâtre et costumes. À travers la recherche du sacré, la glorification du passé et la quête de la modernité, il développa son propre style ; il vivait pleinement son art, pour son propre bonheur avant de le vivre pour les autres.

L’art qu’il avait développé était ambiguë, partagé entre son amour pour le passé et la fascination des techniques utilisées par les maîtres anciens qu’il copiait, et son désir de modernité, qu’il comblait en s’impliquant dans les débats d’avant-garde. Attaché à son travail, il consacra sa vie entière à la peinture. La recherche de consécration et de reconnaissance fut traduite par sa demande de la Légion d’Honneur, qu’il obtenu grâce à l’appui de Rouché, flattant ainsi ses efforts acharnés pour offrir au monde ses talents ; il ne s’agirait pas là de vanité, mais plutôt d’un besoin de reconnaissance légitime, dont il avait déjà put faire preuve auprès de Berenson, lorsqu’il lui avait envoyé des centaines de croquis. « (…) il semble que l’attribution de la Croix d’Officier de la Légion d’Honneur serait considéré comme un acte de parfaite justice auquel les artistes de notre temps ne pourraient qu’applaudir »(p.12)96. Sa mort fut le plus grand témoin de cette passion ; voyant que son aptitude pour la peinture disparaissait peu à peu sous ses pinceaux, il ne le supporta pas et cela le rendit fou. Il avait confié à son gendre Albert-François Ponçet qu’il ne parvenait plus à peindre : « Avant-hier j’ai essayé d’acheter une toile et des fleurs pour essayer de peindre, mais dès le lendemain j’ai été pris d’un tel découragement et d’une angoisse telle devant cette pauvre petite toile blanche et ces quelques fleurs que j’ai renoncé.« 97 En avril 1934, René Piot se suicidait à l’âge de 68 ans, après plusieurs phases de dépression.

« Il faudrait pour les artistes et les poètes des demeures au dessus des nuages où, dans leurs crises de folie, ils viendraient tout oublier et se perdre dans la pureté qui planerait sur eux. Là, on n’entendrait pas un seul bruit du monde, on ne verrait pas une seule fumée partir d’en bas » (PIOT, Blanche-Marie)


87 WARNOD, André, « L’École de Paris », 27 janvier 1925, Comoedia, consultable sur retronews, dernière consultation le 7 mars 2019, www.retronews.fr

88 La “Danse devant l’Arche” dont parle André Warnod fait référence à un texte de la Bible, dans les livres de Samuel. Dans ce texte, le Roi David s’était laissé aller dans une danse d’exultation sur la musique devant l’Arche, un coffre d’acacia recouvert d’or, qui représentait la présence de Dieu.

89Cité par André WARNOD, « René Piot et les danseuses cambodgiennes », Comoedia, 17 avril 1923). récupéré par Nathalie Loyer, p.104 consultable sur retronews www.retronews.fr

90 Ibidem

91Nathalie Loyer, p.105

92 M. Servot, V. Goarin et C. Scheck, Musée du Louvre, Cabinet des dessins – Inventaire Général des dessins français, Lettre P, Paris, 1997, R.M.N., n° 1550, p. 382. Issu de la thèse de Nathalie Loyer

93 Nathalie Loyer, p.109

94 TRAPENARD, Jacques, « Exposition René Piot », 7 juin 1923. Issu de la thèse de Nathalie Loyer

95 GILLET, Louis, Le Gaulois. Issu de la thèse de Nathalie Loyer

96 PDossier de demande et d’obtention de la croix d’Officier de la Légion d’Honneur, Archives Nationales, Base de données LEONORE, dernière consultation le 7 mars 2019 www2.culture.gouv.fr

97 PIOT, René, lettre à Albert-François Poncet, non datée, Bastide des Cyprès, route de Bereguières, Le Cannet, Archives Privées, Nathalie Loyer, p.12

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