Au coeur des ballets russes de Serge de Diaghilev

Noyau de l’avant-garde du début XXème, la troupe des ballets russes de Serge de Diaghilev surprend encore par la variété des artistes qu’elle a pu réunir. Peintres, compositeurs, poètes, danseurs et couturiers s’y retrouvèrent pour créer des œuvres originales qui séduisirent, étonnèrent ou scandalisèrent les contemporains, participant ainsi au renouvellement culturel qui marqua cette période charnière. Découvrir cette troupe, c’est se plonger dans une synergie artistique constituée de collaborations étonnantes, de personnalités brillantes, qui enfantèrent des œuvres qui comptent encore parmi les grands classiques du genre.

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Né en Russie en 1872 dans une famille noble et cultivée, Serge de Diaghilev suit des études de droit et de musique à Saint-Pétersbourg. Manquant de talent en composition, il est amené, sur les conseils de ses professeurs, à renoncer à cette voie. C’est à cette même époque qu’il fait la connaissance, par l’intermédiaire de son cousin germain, de Léon Bakst et d’Alexandre Benois, deux peintres qui compteront dans les Ballets russes. Ce petit groupe permit d’abord à Diaghilev de parfaire ses connaissances artistiques ; formation que de nombreux voyages à travers toute l’Europe vont achever. A partir de 1897, il commence à organiser des expositions à Saint-Pétersbourg, la première rassemblant des aquarelles anglaises et allemandes, puis en étend progressivement l’objet. Il s’agit de faire découvrir aux russes l’art nouveau qui fleurit dans toute l’Europe. Ces expositions sont couronnées de succès, même le tsar s’y est rendu. En 1899, Diaghilev crée le premier journal russe consacré à l’art : « Le Monde de l’art » qui rassemble artistes et intellectuels, ce qui lui permet de se faire une place de choix dans le microcosme artistique de la capitale ; place que la clairvoyance de ses vues va consolider.

C’est loin de la Russie que commence l’aventure des Ballets russes. Lors du Salon d’automne de 1906 à Paris, Diaghilev organise une exposition consacrée à l’art russe, méconnu en France alors. Le succès est considérable, aussi décide t’il de monter plusieurs spectacles, notamment des opéras, pour faire découvrir plus amplement aux parisiens cette culture. Fort de son succès, il décide en 1909 de constituer une troupe de ballet. C’est un choix audacieux dans ce Paris où l’opéra romantique règne en maître. Néanmoins, portés par le vent favorable de l’exotisme apprécié dans cette Belle époque qui s’achève, ses choix esthétiques nouveaux et renouvelés s’avèrent payant ; là encore le succès est au rendez-vous. A partir de 1911, Diaghilev exporte sa troupe dans toute l’Europe, jusqu’aux États-Unis. Il permet ainsi aux artistes du ballet d’atteindre une renommée internationale. Avec sa mort prématurée à Venise en 1929, la troupe disparaît, mais son influence demeure.

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Créer un spectacle « total », qui combine de manière équilibrée musique, danse, pantomime, peinture, poésie, sans qu’aucune discipline ne prenne le pas sur les autres, c’est là l’avantage du ballet par rapport au théâtre et à l’opéra où la parole prime. Et si c’est pour une raison de moindre coût que Diaghilev décida de favoriser cette discipline, il parvint à lui rendre, dans cette France romantique, sa vitalité perdue. Car il ne faut pas oublier que la France a été particulièrement friande du ballet jusqu’à ce que le romantisme ne l’éclipse. Louis XIV, grand danseur qui savait l’importance du paraître, appréciait particulièrement cet art, et occupait volontiers le premier rôle du ballet. Il ouvrit la voie à l’académisme et au professionnalisme qui trouva à se développer davantage par la suite.

Mais Serge de Diaghilev ne se contente pas de réintroduire le ballet classique en France. En permettant à de jeunes talents de l’avant-garde de se l’approprier, d’en faire un laboratoire pour leurs innovations, il lui donne une vitalité nouvelle, que le public, malgré quelques scandales restés célèbres, va acclamer.

S’étant d’abord attaché à l’exportation de l’art russe, avec cette troupe, Serge de Diaghilev devient un créateur d’oeuvres originales marquées du sceau de son goût esthétique.

 

Pour vous permettre de vous faire une idée plus précise des Ballets russe, nous vous proposons de découvrir 5 oeuvres détaillées à travers des images et des vidéos.

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Ce ballet en un acte qui dure seulement 10 minutes se nourrit de deux œuvres ; il emprunte sa musique au Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy (lien internet vers la musique), œuvre réalisée en 1894, et son intrigue à un poème de Mallarmé ; poème qui avait par ailleurs été la source d’inspiration directe du compositeur.

Racontant l’histoire d’un faune, personnage de la mythologie antique, qui se prend de passion pour une grande prêtresse, ce ballet est la première œuvre chorégraphiée par le talentueux Vaslav Nijinski qui en est aussi l’interprète principal. Inspirée à l’artiste par les silhouettes profilées des antiquités gréco-latine que lui fît découvrir Léon Bakst, peintre russe créateur du décor et des costumes du ballets, la chorégraphie de L’après midi d’un faune est basée sur des déplacements latéraux et frontaux, sur des positions de profil, qui s’écartent très largement des règles de la danse classique. Exotique et sensuel, le corps du danseur est ici amené à évoluer dans un espace volontairement réduit par un rideau placé en avant-scène. On notera aussi que Léon Bakst, grand admirateur de l’art antique qu’il connaissait fort bien, a réalisé les costumes du ballet selon cette même source d’inspiration.

Lors de la première, le public ne compris pas le ballet, si bien que lorsque le rideau tomba, ce fut le silence. Diaghilev demanda aussitôt aux danseurs de rejouer le spectacle, qui s’acheva, après quelques timides applaudissements, par un joli petit scandale, alimenté notamment par la dernière position prise sur scène par Nijinski, qui fut assimilée à tord par l’auditoire à un coït. Si le célèbre danseur vécut très mal cette polémique, Diaghilev s’en réjouit vivement car elle participa au succès du ballet, et accrut par là même la renommée de la troupe.

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Le Sacre du Printemps, œuvre maîtresse du début du XXème siècle, est constituée de deux actes pour une durée de représentation d’un peu plus de 30 minutes. Réalisée en 1910 par Igor Stravinsky, la partition de ce ballet constitue un approfondissement des recherches initiées par le compositeur. Ainsi, comme dans L’Oiseau de feu (1910) ou Pétrouchka (1911), on retrouve le même travail de composition en terme harmonique et rythmique, mais poussé plus loin.

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Dépourvu de véritable intrigue, ce ballet est selon les mots du compositeur : « un grand rite sacral païen : les vieux sages, assis en cercle, (observent) la danse à la mort d’une jeune fille, qu’ils sacrifient pour leur rendre propice le dieu du printemps ». La chorégraphie de cette œuvre, confiée à Nijinski, fait là encore preuve d’une grande modernité. Délaissant la structure lissée du ballet romantique en évacuant ses enchaînements logiques, les danseurs sont transformés en créatures primitives. « Leur apparence est presque bestiale. Ils ont les jambes et les pieds en-dedans, les poings serrés, la tête baissée, les épaules voûtées. Ils marchent les genoux légèrement ployés avec peine  » écrit Nijinski dans ses mémoires. Les décors et costumes du Sacre du printemps sont quant à eux confiés à l’artiste russe Nicolas Roerich. Alors que pour le premier acte, l’artiste fait le choix d’un rideau lumineux, qui dépeint une nature verte et vallonnée contrastant avec les costumes folklorique blanc, jaune et rouge des danseurs, pour le second acte, il privilégie en revanche des couleurs sombres, qui renforcent l’aspect archaïque du sacrifice. L’orchestration de 1913 est réalisée par Pierre Montreux.

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Si ce ballet est aujourd’hui acclamé comme la référence de ce début du 20ème siècle, lors de la première, le 29 mai 1913, le théâtre des Champs-Élysées fut quelque peu remué. La salle, composée à la fois de l’élite mondaine du tout Paris attachée à la tradition romantique, et de sympathisants de l’avant-garde, se transforma peu après le début de la représentation en un véritable brouhaha où fusaient jurons et invectives. Certains spectateurs en étant même venus aux mains, les forces de l’ordre intervinrent pour faire évacuer la salle à la fin du spectacle qui par chance put être achevé. Mais aux réactions des premiers détracteurs, qui allèrent dans les journaux jusqu’à parler de « massacre du printemps », succéda rapidement la reconnaissance ; et c’est ainsi qu’un an plus tard, en 1914, après une seconde représentation à Paris, Stravinsky fut ovationné par le public.

 

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Ballet en un acte d’une durée d’environ 15 minutes, Parade compte parmi ses créateurs Jean Cocteau, auteur du livret, Erik Satie en charge de la composition et Pablo Picasso qui se voit confier la réalisation des décors et des costumes. La chorégraphie est quant à elle attribuée à Léonide Massine qui en est aussi l’interprète principale avec Maria Chabelska et Nicolas Zverev.

Prenant pour cadre une fête foraine, univers qui fascinait Jean Cocteau, ce nouveau ballet se structure autour du numéro de différents personnages -prestidigitateur ; acrobate ; jeune fille américaine ; organisateurs- qui, comme cela se faisait auparavant dans les cirques, donnent un aperçu de la représentation pour en faire la promotion, sans toutefois parvenir à convaincre, au grand dam des organisateurs. Cette œuvre sans intrigue, succession de portraits rieurs qui réduit les personnages à des clichés, fut mal accueillie lors de la première en 1917, car en plus d’être complexe, elle intervint en temps de guerre. Mais ce ballet qui a pu apparaître comme un pied de nez à la solidarité patriotique, de par sa joyeuseté immédiate, est en vérité bien plus subtil dans sa signification. Avec Parade, Cocteau soulève la problématique de la fonction de l’art et de la représentation du réel. Comment transformer la réalité sur scène ? Avec ce ballet, il affirme que l’art ne doit plus avoir pour fonction de reproduire simplement le réel, mais plutôt de le représenter d’une autre manière. Guillaume Apollinaire qualifia ainsi ce spectacle de « sur-réaliste ».

 

 

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Le train bleu est un ballet en un acte auquel ont participé Jean Cocteau, pour le livret, Darius Milhaud, pour la composition, Henry Laurens et Pablo Picasso, pour les décors et Gabrielle Chanel pour les costumes. La chorégraphie fut confiée à Bronislava Nijinska qui en est l’interprète principale aux côtés de Lydia Sokolova, Anton Dolin et Léon Wojcikowski.

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Tableau railleur des années folles, ce ballet raconte l’histoire d’un groupe de quatre athlètes, deux hommes -un athlète et un golfeur- et deux femmes -une championne de tennis et une championne de natation- qui, sur les plages de la côte d’Azur, s’adonnent à leurs activités narcissiques. Pratiquant parfois leur sport favori, ils sont en vérité davantage là pour paraître, pour s’espionner, et dans leur basse rivalité vont même jusqu’à se battre, s’arrêtant toutefois lorsque les photographes accourent afin de préserver l’apparence de leur belle entente. Dans ce spectacle qui mêle à la fois ballet et pantomime, les danseurs, vêtus de tenues de sport confectionnées par Chanel, évoluent dans un décor cubiste constitué notamment de cabines de bain aux formes étranges, et enchaînent des pas s’inspirant de la gestuelle athlétique.

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Une Nuit sur le mont Chauve est un ballet d’environ douze minutes réalisé d’après une composition de Moussorgski portant le même nom. Cette dernière, datant de 1867, fut inspirée d’une nouvelle de Nicolas Gogol qui relatait certains rites slaves anciens. Il est ainsi tantôt question de l’adoration de Chernobog, divinité des ténèbres dans la Russie païenne, tantôt du sabbat des sorcières. La chorégraphie de ce ballet fut réalisée par Bronislava Nijinska, la soeur de Nijinski, les décors et costumes par Nathalie Gontcharova.

Nicolas Stal

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