Maria Tomé

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Protéiforme et versatile, le travail de Maria Tomé se range difficilement dans les cases formées par les paramètres habituels de l’art contemporain; ces paramètres qui permettent soit au collectionneur de flatter et rassurer son propre égo soit à l’investisseur de faire du profit. Cette autodidacte suit depuis le début un parcours inhabituel: Elle se forme d’abord à la photographie et devient assistante de James Lignier, qui lui offre son premier appareil argentique. Avec ce Nikon F3 elle voyage en prenant des photos. En 1991 elle se retrouve à l’Hôpital FMR, lieu exceptionnel de l’époque, vraie pépinière d’artistes « antiacadémiques » tels que Jean Luc Blanc, Lean Luc Verna, Aurèle, les FFF… ) des artistes qui, comme elle, se moquent des frontières entre les différentes disciplines artistiques, non pas qu’ils ne comprennent pas où ces frontières sont censées se situer, loin de là, mais dès les années 80 ils décident sciemment de ne pas les prendre en compte afin de pouvoir profiter pleinement d’une accélération des échanges et de la communication, d’un nouvel accès à l’information et au savoir qui permet de court-circuiter toute lourdeur académique. 

Migration, Maria Tomé
Migration, Maria Tomé

L’hôpital FMR a été en ce sens une vraie école pour Maria Tomé comme pour beaucoup d’autres, mais une école rebelle qui a forgé des créateurs dans une forme de souplesse qui est de nos jours partagée par beaucoup de jeunes artistes. De ce point de vue, Maria Tomé est très innovatrice : A l’instar d’artistes comme Keith Haring (entre le Graffiti et peinture), ou avant lui, les frères Diego et Alberto Giacometti (entre sculpture et design), Oskar Schlemmer (entre architecture et théâtre), Sonia Delaunay (ses œuvres, considérées à l’époque comme des simples pièces de tissu décoratifs, sont antérieures aux toiles de Mondrian) cette artiste transversale est au service de l’humain. Vêtir ses amis et les gens qu’elle aime (elle crée des habits pour le grand George Clinton depuis plus de deux décennies, il porte systématiquement tout ce qu’elle lui propose sans discuter et si cela en dit long sur la relation de confiance qui s’est établie entre cette star mondiale et Maria Tomé, cela nous fait aussi comprendre que la bienveillance de cette artiste est contagieuse.) Recouvrir les gens de bienveillance, les sublimer, est pour elle une mission vitale, au même titre que proposer le cheminement de sa pensée et de son intuition. Ces deux hémicycles de son travail sont inséparables et elle leur accorde une même importance. 

Rien Ne Se Perd, Maria Tomé
Rien Ne Se Perd, Maria Tomé

Ses séries de collages et de découpages, dont l’étonnante série « Rien ne se perd » dans laquelle elle emporte des détails choisis d’une page à l’autre d’un ouvrage d’art ou de mode (créant des rencontres abstraites mais souvent étonnantes sur la page arrière), ou bien cette autre série « Switch Houses » dans laquelle elle croise, tel un musicien qui ferait un « mash-up » entre deux chansons, deux ouvrages aux thèmes souvent disparates et dont la juxtaposition devient, pour paraphraser Breton, aussi belle que « la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection », la posent aussi en digne descendante d’artistes tels que Jacques Villeglé (« l’archéologie de la rue » de ses affiches est un jeu qui engendre des palimpsestes, petites mises en abymes sémantiques qui flottaient dans l’espace public) Le jeu de découpage de Maria Tomé est, par contre, un jeu d’intérieur, telle une chanson en laisse, infinie kyrielle qui lui demande depuis des années énormément de concentration et de rigueur. 

SwitchHouses, Maria Tomé
SwitchHouses, Maria Tomé

Là ou l’artiste se tourne vers l’espace public c’est en habillant ses amis avec des T-shirts tels que ceux de sa série « My Friends when they were children » et en les envoyant avec sa bénédiction vaquer à leurs occupations en arborant à la fois leur corps présent et une image d’eux-mêmes enfants (image toujours choisie avec l’artiste avec beaucoup de tendresse et d’attention). Maria Tomé peut cependant aussi être exigeante avec ses sujets, leur demandant d’occuper la ville dans la lumière blafarde du petit matin, nus et perchés sur les stèles antiques et inhabitées d’espaces publics forcément sublimes (série : « Stella »). 

Archichaud, Maria Tomé

Si on ne peut pas définir Maria Tomé comme une « artiste de la performance » c’est que la performance est pour elle tellement omniprésente, que même le fait de respirer peut en faire partie. Passée maître de disciplines d’inspiration orientales telles que la Macrobiotique et l’étude du Yin et du Yang (elle organise des conférences à ce sujet), son travail nous étonne par des traits de subtilité devenus rares chez les occidentaux, mais qui sont la norme chez les gens les plus cultivés de l’Orient. Une artiste comme elle peut arrêter son pas pour ne pas piétiner quelque chose de petit et apparemment infime et nous le montrer; petit détail précieux que les autres ne voyaient pas, trait de génie chez un enfant qui paraissait insupportable, étude sociologique pertinente cachée dans un reality-show d’une apparente stupidité…des choses qui se cachent derrière la page et qu’on peut voir, si on la tourne avec attention, légèreté.

Frieda Schumann

Une Suite, Maria Tomé
Une Suite, Maria Tomé

 

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