Portrait of Paul Pagk Photo. Jacques Halbert, courtesy Paul Pagk and galerie Eric Dupont, Paris

Paul Pagk : portrait

Si le destin forge l’œuvre, celle de Paul Pagk parle de lui.
La contemplation des maîtres, dès l’enfance, transfuse en lui les termes d’une existence entièrement vouée à son art.
Pagk travaille pour que l’on s’arrête devant ses tableaux. Pour suspendre, l’espace d’un instant, le mouvement du corps : fruits d’un impératif aussi physique que plastique, ses toiles sont à l’échelle de la présence humaine qu’elles appellent. L’homme est mû par un désir immense, un besoin de comblement et de transformation sans fin.
Une façon de rectifier le réel.
Car la matière est là ; si les couches de peinture s’accumulent, créant cette épaisseur de substance et cette lumière si particulières, il s’agit surtout du temps nécessaire à l’artiste pour s’approcher, intérieurement, de l’idée du dénouement. Dénouement et non fin, car « un tableau fini est un tableau fermé ».

Paul Pagk, Untitled Red Desert 2015, 193 x 187,9 cm, huile sur toile, photographe Jean-françois Rogeboz, © galerie Eric Dupont, Paris
Paul Pagk, Untitled Red Desert 2015, 193 x 187,9 cm, huile sur toile, photographe Jean-françois Rogeboz, © galerie Eric Dupont, Paris

Et Pagk ne clôt pas, il ouvre.
L’œuvre est là, toujours, elle attend.
Elle semble pourtant aboutie, déjà travaillée, modifiée, métamorphosée cent fois, dans une incessante suite d’avatars dont le peintre dirige la carnation comme les incarnations.

Le rouge est si rayonnant qu’il illumine presque une semi obscurité.
Mais l’œuvre attend encore…

 

Paul Pagk, Link, 2003-2006, Huile sur toile , 168 x 188 cm, Collection Le Bon Marché, Action mécénat 2008, Courtesy galerie Eric Dupont, Paris.
Paul Pagk, Link, 2003-2006, Huile sur toile , 168 x 188 cm, Collection Le Bon Marché, Action mécénat 2008, Courtesy galerie Eric Dupont, Paris.

Au commencement sont les formes ; ensuite enrobées, entourées, mouvementées par la couleur, à coups de pinceaux successifs dont le sens — au propre comme au figuré — va peu à peu, jour après jour, une strate après l’autre, transfigurer l’espace. Le « sens du pinceau », en effet, détermine celui de l’éclat aussi bien que celui de la justesse générale. Paul Pagk étoffe et épaissit la toile, la chargeant de tout, lui faisant tout dire, superposant les ajouts comme autant de sillages par lesquels cheminera l’émotion. La magie, seule, dispose.
Enfant bègue, il se bat d’abord avec les mots qui se dérobent et l’obligent à la répétition. Quittant l’Angleterre pour Vienne, c’est la nécessité d’apprendre une autre langue qui stoppe le bégaiement. Ainsi l’expression est-elle investie par le déplacement du langage. Le geste prend la parole.

Paul Pagk, Two Circles, huile sur toile, 65 x 74 inches, photographe Jean-François Rogeboz, © galerie Eric Dupont, Paris
Paul Pagk, Two Circles, huile sur toile, 165 x 188 cm, photographe Jean-François Rogeboz, © galerie Eric Dupont, Paris

Dans le geste s’abolit la distinction entre la cause et l’effet, entre l’éloquence et la persuasion.
Paul Pagk occupe le champ pictural avec la même énergie vitale qui émane de sa présence. L’œil intensément bleu et la conviction fervente, l’artiste se déploie dans l’espace et parle de son art, son éternel sujet et sa préoccupation essentielle, jusque dans ses larges mains que les pigments et l’huile ont définitivement imprégnées.

Paul Pagk pense, parle, est peinture.
Chaque matin recommence la création du monde. Avant toute chose il se rend dans son atelier. La clarté du jour, reflétée par les rives de l’Hudson, nimbe les lieux d’une blancheur diffuse.

Poursuivre, c’est réinventer.

Parmi ses toiles et ses pinceaux, au milieu de ce qui est sa constitution même, Pagk vit dans son atelier comme ses œuvres y naissent.
Il les façonne, les bouge, les envisage, les consulte.
Telle peinture « l’agace » : « Ce bleu outremer trop puissant absorbait toute la surface et rendait gris le bleu cobalt des lignes. Du rose bleuté s’imposait pour équilibrer le tout. Ensuite, bien que le vide soit intéressant, j’ai ajouté deux fins liserés blancs dans les rectangles roses. Mais je le considère comme un tableau matérialiste. »
D’autres yeux que les siens y verraient une étendue envoûtante, où s’incrustent deux îlots de pure consolation…
« Ici, j’avais voulu peindre quelque chose contre moi. Une sorte de forme narrative qui représente un espace intérieur parcouru, connu. »

Paul Pagk, Meren Ptah, 2013, huile sur toile, 70 x 70 inches, photographe Jean-François Rogeboz, © galerie Eric Dupont, Paris
Paul Pagk, Meren Ptah, 2013, huile sur toile, 178 x 178 cm, photographe Jean-François Rogeboz, © galerie Eric Dupont, Paris

Tout y est : sertie dans un rouge profond, une longue forme arrondie en larme coule, presque transparente, sur un fond vert très tendre où s’étirent quelques constructions de parallélogrammes emboîtés.
En effet chez Pagk l’espace peint n’est jamais fermé : le trait, à la fois précis et dansant, donne toujours sur le dehors. Il en vient et y retourne, comme la fin d’une œuvre qui est éternellement le début d’une autre.
L’univers formel de Paul Pagk, tel un langage à jamais insatisfait, se déroule et se révèle, chaque jour plus concentré et plus émouvant.

Dans un grand mouvement de sa main gauche — celle qui peint — Pagk reproduit le geste du sens de la couleur et effleure une autre toile, accrochée en vis-à-vis de la précédente : « Pour compenser, j’ai peint en même temps celle-ci, qui n’était pas narrative. Une investigation formelle pure, plus sécurisante à regarder. Au début je voulais un tableau orange, mais l’orange n’est pas lumineux. Alors je l’ai transformé en jaune, un jaune avec beaucoup de vert. Les lignes sont bordées d’orange, comme une sorte de souvenir de l’origine… »

Paul Pagk untitled white gray and yellow 2013 oil on linen 65%22 x 74%22, photographe Jean-François Rogeboz, © galerie Eric Dupont, Paris
Paul Pagk untitled white gray and yellow 2013 oil on linen 65%22 x 74%22, photographe Jean-François Rogeboz, © galerie Eric Dupont, Paris

La toile est sereine, équilibrée. Sur le côté, la tranche, épaissie par les errements et modifications de couleurs, tel un mille-feuille laqué, témoigne de l’archéologie du travail.
Existe-t-il une harmonie supérieure des choses, qui les équilibrerait en un tout cohérent ?

Pagk fixe son regard sur un point, loin, très loin en lui-même.
« Une harmonie peut être morte. Ce que je cherche, c’est la vie. Pareillement je fuis toute théâtralité en art ; il n’y a pas de théâtralité dans le geste de peindre, qui doit capter au contraire une essence non éphémère, une essence invariante. »

L’œuvre était toujours là et attendait. Longtemps après, pourquoi ce jour, pourquoi cette heure, Paul Pagk ajoute une ultime épaisseur, un ultime passage de couleur. À présent, l’œuvre a fini d’attendre.
Le rouge, qui illuminait presque une semi obscurité, illumine maintenant la nuit.

Cécile De Hann.

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