Figures de l’abstraction

Interview imaginaire d’Olivier Mosset, par Jacques de Longeville

JL – Dans vos tableaux, le cercle est-il une tentative de représentation ou de non représentation ?

OM- Les deux.

JL – Vous produisez un art minimal, limite conceptuel. Du fameux « Less is more» de Mies Van der Rohe, mais ne croyez vous pas qu’un rajout de sens peut être bienvenue ?

OM- Le minimal n’est pas seulement esthétique ni dénué de sens. Certes, ceux qui expérimentent le nihilisme prennent le risque du rien. Sachant qu’il n’existe pas, ils tentent de l’inventer, d’en être l’auteur.

JL – Votre art semble parfois représenter l’état d’esprit suisse, précis, bien bordé.

OM- Mon art ne représente que lui-même.

JL- En tant que quoi ?

OM – L’idée de s’y aventurer immédiatement. On ne reste pas des heures dans une galerie. La perception doit être rapide.

JL – Pourquoi la rapidité ? Serait-ce à cause des tableaux/signes du genre panneau de circulation ou les larges bandes de couleurs ? Vous avez installé une Harley dans une de vos expositions aux USA qui, même garée, semblent foncer. Contribuait-elle à mettre l’expo en route ?

OM – Je suis très vite devenu un grand artiste. Même en Suisse, nous connaissons des accélérations. Ensuite, parce que la vitesse est un temps moderne. Même par le biais stylistique d’un ralentissement, l’art contemporain montre l’accélération du temps. Il nous en fait le spectateur. La moto donnait un relief et puis on pourrait aussi bien voir l’expo en passant à moto, mais dans une salle, c’est difficile. Il faut l’imaginer.

JL- Ne craignez-vous pas d’être démodé ou de le devenir ?

OM- J’ai eu la chance de n’avoir jamais vraiment été à la mode. J’ai fait parti d’un mouvement, le BMPT qui a connu un certain succès. Il est historiquement ancré. Cela fait de moi une référence. Tous les mouvements, Cobra, Gutaï, GRAVE, Support/surface, Nouvelle Figuration, etc. .. sont une force, celle du groupe. Il s’impose avec ses protagonistes.

JL- Votre œuvre restera-t-elle ?

OM- Mon œuvre occupe un espace devenu celui virtuel de l’art. Elle ne passe pas. Nous passons devant.

JL – Vous voulez dire que pour rester, indépendamment d’un style répertorié, il faut évoquer l’intemporel propre à l’art ?

OM- Regarder passer le temps ou l’art. Cela revient au même.

JL – Mais il ne faut pas ennuyer le spectateur.

OM- Le minimalisme en prend le risque. Ce qui tient, c’est la beauté car elle est intemporelle. La forme n’est qu’une perturbation de l’informel. En ce sens, je perturbe.

JL – Peut-on faire du mauvais minimalisme ?

OM- C’est fréquent, mais je ne suis pas un critique d’art. Je suis un coloriste. La nature fait plus ou moins beau, mais ne rate pas. Nous, souvent. C’est pour cela que je cherche le naturel. Quand on imagine le jaune d’une fleur, on ne l’associe pas forcément à la forme de la fleur. Je lui donne la forme d’un tableau monochromique. Je rate donc la fleur. Je déçois, mais en bien car le tableau montre quand même une couleur.

JL- Êtes-vous doué pour vendre vos tableaux ?

OM- Des artistes très lancés vendent leurs tableaux avant de les avoir fait. Je n’en suis pas là. Il faudrait que je sois beaucoup plus célèbre, mais est-ce vraiment honnête ? Je n’ai pas envie de passer mon temps en promotion pour lancer un produit qui serait mon oeuvre.

JL- C’est-à-dire ?

OM- N’importe qui peut techniquement faire mes tableaux sauf qu’avec moi il n’y a pas de vrai ou de faux. Rien n’est vrai ou faux ou tout l’est.

JL- On achète vos oeuvres pour leur aspect décoratif alors ?

OM- Sans doute.

JL- Êtes-vous iconoclaste ?

OM- Je suis un professionnel, pas un touriste.

JL- Qu’elle est la signification de l’art ?

OM- C’est la problématique du langage. Matisse disait qu’avant de peindre, il fallait se couper la langue. On ne peint pas avec des mots. L’art serait-il alors le transmetteur d’un autre langage ? Celui des couleurs et des contours tient du rêve ou de l’intuition. C’est une expression libérée des contraintes grammaticales d’une société qui tient à ce que l’art lui appartienne et surtout qu’elle ne s’affranchisse pas du politique et des doctrines où réside le contemporain. Sans vouloir faire de l’idéalisme, l’art se situe au-delà. S’il n’est pas libre, il est doctrinaire. Les peintres de Chauvet établissent des cartes cosmiques avec des signes qui représentent des animaux en situations. Ce ne sont pas des illustrations, mais des symboles. Ils restituent la peinture à sa profondeur essentielle. Il faut prendre conscience de ce langage. Si la littérature l’évoque par métaphores, ne vaut-il pas mieux le peindre ?

JL- Peindre donne à lire un langage perçu par l’imaginaire. L’art participe donc de l’imaginaire ?

OM- On ne peint pas le réel. Ce que je fais est abstrait. Il s’agit d’un déplacement hors des figures vers une représentation de la pensée. On la matérialise en deux dimensions sur un support indispensable à cette écriture et dans le cadre d’une exposition qui restitue le parcours narratif d’une grotte. L’expo est œuvre d’art, création.

JL- Vous y consacrez votre vie. C’est important, presque sacré.

OM- Ce n’est pas si sacré, mais un peu quand même dans la mesure où l’art revitalise, ressource le regardeur dans un ailleurs qui lui fait oublier ses soucis.

JL- Dans le fond, vous êtes un idéaliste ?

OM- Le fond est un faux problème. Il est couleur. Au fond, j’aurais aimé être sculpteur.

JL- Pourquoi ?

OM- Parce que l’expression en trois dimensions plutôt que deux, s’approche de la quatrième dont je ne sais pas vraiment ce qu’elle est sinon une réalité de l’imagination.

JL- Comme cet interview ?

OM- Oui, tandis que l’art est moins virtuel. Tout est art et si l’on en doute, il suffit de l’expérimenter. Cela ne signifie pas que l’art soit n’importe quoi. Tout est beauté et création si on veut l’appréhender comme tel.

JL- Cela prend une tournure spiritualiste.

OM- L’histoire de l’art est théologique avant qu’elle ne s’interroge en un « pourquoi ? » dévastateur.

JL- La réponse serait « parce que » ?

OM- Si on doute, on ne fait rien.

JL- Douter des certitudes est pourtant un sujet contemporain.

OM- Une remise en question, certes, mais un doute systématique engendre une stérilité artistique.

JL- La création appartient-elle désormais aux théoriciens de l’art ?

OM- Ils ont pris le pouvoir. Ils sont les nouveaux commissaires des expos et de la pensée.

JL- Comment vous situez-vous par rapport à cela ?

OM- Je ne dépends pas de la mode française. J’évolue entre les USA et la Suisse et cela me convient.

JL- Y aurait-il une influence du protestantisme dans votre travail ?

OM- Cela a peut être influencé et contribué comme aux USA à la non figuration.

On représente sans figurer. C’est un manque car la notion de sujet s’en trouve réduite, mais c’est aussi une découverte car on accède dans l’expression à ce qui n’est pas du domaine de la figuration.

JL- Encore une fois, ce sont les deux.

OM- Oui, les deux entretiennent l’ambiguïté du passage, celui de transmettre son contenu, sa signification.

JL- Il y en a donc une ?

OM- Que je ne peux verbalement vous l’expliquer.

JL- En effet, pouvoir l’expliquer ne justifierait plus l’acte de peindre.

OM- La notion de dépassement agace certains. L’intérêt est pourtant d’aborder ce terrain. Le métier d’artiste est inséparable d’un enthousiasme, d’un plaisir à faire, à accomplir, dans son atelier, des voyages merveilleux.

JL- Cela est vrai de n’importe quel artiste. Pouvez-vous être plus précis quand à la spécificité de votre travail ?

OM- Je vis dedans. Je vois et pense en fonction de ce que je fais. Cela peut rester incompris ou gagner une postérité insoupçonnée.

JL- Tout a commencé avec le cercle. Comment êtes vous passé aux monochromes ?

OM- J’ai dessiné un cercle. On y a vu un trou, la création comme trou, puis la couleur est venue ou la plénitude d’une lumière.

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