Le « bizarre » : marginalisé ?

 
 

Bizarre, bizarre…ce mot apparaît au XVIe siècle et provient d’abord de l’italien bizzarro, signifiant «coléreux », «extravagant», puis se décline en espagnol «bizarro». Admis avant 1544 sous la forme substantive bigearre, « extravagance, singularité », ce n’est qu’à partir de 1572 que bizarre naît sous sa forme actuelle. «Bizarre» a aujourd’hui plusieurs synonymes: tout d’abord, on peut parler de: Fantasque, capricieux, extravagant. Bizarre est, par extension, extraordinaire, singulier. Le bizarre est ce qui s’écarte de l’usage ou de l’ordre commun. Également employé comme un mot familier, il désigne qui est mal à l’aise ou pas dans son assiette. “Bizarre” pourrait être mis en opposition avec la notion de «norme», du latin norma qui signifie « équerre, règle », désigne un état habituellement répandu considéré le plus souvent comme une règle à suivre. Cependant, une fois ces notions posées, on constate que nous avons théoriquement d’un côté la norme, et d’un autre le bizarre. Comme si la norme admettait une constante et le bizarre une autre, bien différente. Est ce seulement un caprice? Le bizarre est-il une notion qu’on a tendance à enfermer mais dont on se nourrit, parfois, en tant qu’artiste, pour créer?

POURQUOI ENFERMER LE BIZARRE?

Le bizarre désignerait tout ce qui est extérieur à la norme. On parle de «marginal», proche de la «marge», d’une possible «marge» séparant alors deux notions: ce qui est normal, et ce qui ne l’est pas. Le bizarre possède trois branches sémantiques depuis le XVIe : l’irrégularité, la singularité ou l’écart et la bigarrure. Au premier regard, «bizarre» est une notion qu’il faudrait écarter, car elle admet une certaine inconstance. Par expérience, l’inconstance et l’irrégulier sont difficilement acceptés dans la société, elle-même établie par des lois et des normes. Le bizarre a une connotation dépréciative au sens de varié, bigarré. A propos de l’âme humaine, Pascal dit «Les choses ont diverses qualités, et l’âme diverses inclinaisons; car rien n’est simple de ce qui s’offre à l’âme, et l’âme ne s’offre jamais simple à aucun sujet. De là vient qu’on pleure et qu’on rit d’une même chose» Il nous montre ainsi l’incohérence de l’esprit bizarre, son instabilité. Le bizarre peut être perçu comme quelque chose d’étrange, une complication inutile. Un artiste comme Ingres à son époque était reproché de volontairement faire rétrograder l’art. Pour Beaudelaire, l’artiste était «animé d’une préoccupation presque maladive du style» «trich[ant]» selon lui sur les formes [1]. Le bizarre entraînerait l’excès, privilégierait l’universel.

Mais le bizarre peut être aussi, dans les écrits par exemple, associé à l’exotisme, dans un sens d’abord péjoratif. Exotique, dérive du grec ancien exotikos, dont l’une des traductions possibles serait aujourd’hui «étranger». Exotisme désigne un écart par rapport à une norme (mentale ou comportementale). Ce mot apparaît régulièrement dans les récits de voyage, lorsque le voyageur découvre la différence dans les paysages, animaux, hommes, moeurs…«étudier la nature extérieure de beaucoup plus près dans sa variété, dans ses habitudes, jusque dans ses bizarreries, telle était en abrégé l’obligation imposée aux écrivains dits descriptifs par le goût des voyages, l’esprit de curiosité et d’universelle investigation qui s’était emparée de nous». Ainsi «esprit de curiosité» associe les mots «curieux» et «bizarre» [2]. Ce qui est exotique est bizarre aussi par les formes, en rupture par rapport aux habitudes visuelles de l’Occidental, mais aussi par rapport aux normes objectives morphologiques. «dentelures» «zigzags» pourraient évoquer des «caprices», irrégularités. Le «caprice» évoque le changement, l’irrégularité que signifie le bizarre. Curiosité, voyages ont d’ailleurs donné lieu aux cabinets de curiosité, qui enferment en leur écrin le fruit de récoltes diverses à travers le monde. Le voyage serait une coupure avec le réel, notre connaissance du monde, et cela présupposerait qu’il existe une frontière entre les deux.

Moreau, gravue illustrant les aventures de Candide, Voltaire
Moreau, gravue illustrant les aventures de Candide, Voltaire

Ce fractionnement, en grec schizein, existe aussi dans le domaine qui concerne l’esprit même. Lors de ce fractionnement avec la réalité, on parle alors de schizophrénie, schizein signifiant donc fractionnement et phrèn l’esprit [3]. Dans les dictionnaires, bizarre peut désigner un être au comportement irrégulier, un fou. La bizarrerie psychologique, dans les textes du XIXe, correspond elle même à une singularité, voire à une anomalie, une pathologie. Il ne s’agit pas seulement d’un écart par rapport à une norme extérieure, mais aussi d’irrégularités, de bigarrures. La bizarrerie constituerait le symptôme d’un mal du siècle. «Il semble en effet que les maladies de nerfs, que les névroses ouvrent dans l’âme des fissures par lesquelles l’Esprit du Mal pénêtre» (Baudelaire, le mauvais vitrier) [4] Les démons, les esprits torturés entrent en rivalité avec les explications médicales, ou psychopatologiques. Bizarre désigne ce dont on ne peut entendre raison, ce qui est inexplicable.

Enfermer le bizarre… enfermer les bizarres. Les hôpitaux psychiatriques regorgeraient de personnes aux comportements dits «bizarres», «dangereux pour eux et pour les autres», «instables». Ces personnes sont aliénées au monde dit «normal» et l’espace dans lequel ils sont cloisonnés constituerait l’idée de cette frontière entre deux notions. Cependant cette vision péjorative des dits «fous» et «pathologiques» tend à se lisser et être moins mise à l’écart de nos jours. Hans Prinzhorn par exemple, psychiatre et historien allemand du début du XXe siècle (1886-1933), s’est constitué au long de sa vie une grande collection d’art dit «psychopathologique». Il a cherché, à travers ce travail sur les productions graphiques des personnes animées de troubles pathologiques, à bouleverser notre regard sur ces personnes. Au XXe siècle, ces productions d’«art» ou plutôt «productions graphiques» ont inspiré des artistes notamment durant la période de l’art brut.

Oeuvres de «fous» qui ont d’ailleurs été exposées, on pourrait utiliser justement ici le terme «enfermées» – il est par ailleurs étonnant d’apprendre que la dissociation entre l’asile et la prison n’eut lieu qu’au XIXe siècle – lors d’une exposition ayant lieu durant la période nazie nommée «l’art dégénéré». Cette exposition mettait en rapport les oeuvres récoltées par Hans Prinzhorn et des oeuvres produites par des cubistes, expressionnistes, surréalistes, disposées en désordre, contre de belles pièces avec de belles oeuvres. Fou contre normal, bizarre contre mesuré, tel était le mot d’ordre de cette représentation.

Le bizarre peut donc être enfermé, comme l’était l’artiste Louis Wain. Cet illustrateur de chats a déclaré sa maladie psychiatrique au cours de sa vie. Interné dans un hôpital, il continue cependant à dessiner et peindre. La transformation de ses productions est étonnante voire troublante. Les chatons se découpent progressivement en fractales, produisant finalement des mosaïques tendant vers l’abstrait. Il est très intéressant de découvrir ces oeuvres, permettant de lire sa pathologie grandissante au fil des années. Cependant, ces «productions graphiques» sont elles aujourd’hui admises comme oeuvres d’art? Doit-on marginaliser ces productions?

artoris magazine louis wain
Exemple de l’évolution de la psychose de Louis Wain (environ 1910)

«Enfermer» le bizarre, le mettre à l’écart, le marginaliser c’est à dire imposer une certaine frontière entre le bizarre et la norme serait une manière de nous rassurer dans notre normalité. Le fait de marginaliser présupposerait une limite entre intérieur et extérieur, dans le sens où marginaliser le bizarre nous installerait dans notre définition de la norme, face à ce que l’on ne serait pas à priori : bizarre.

«Cadavre exquis» André Breton, Marcel Duhamel, Max Morise, Yves Tanguy 1926
«Cadavre exquis» André Breton, Marcel Duhamel, Max Morise, Yves Tanguy 1926

« La folie est une aliénation pour Goethe.
Pour Nodier, la folie est une inspiration. » [5]

DOIT ON ENFERMER LE BIZARRE?

Le bizarre est donc à priori à écarter, car à l’écart de la norme. Doit-on pour autant enfermer, marginaliser le bizarre? Pour Régine Borderie, par exemple, le bizarre peut être perçu au sens de stimulant et surtout de déconcertant, de troublant pour l’entendement. L’étrange, le caprice, le bizarre, peuvent être source d’inspiration, vecteurs de créativité et mettre en exergue l’impuissance de l’intellect.

Exotisme, surnaturel et onirisme sont des ouvertures vers l’ailleurs, des expériences de l’écart. Ces notions concernent le tempérament, les moeurs, la folie, aux frontières de la physiologie, de la sociologie et de la médecine. Le mot «nouveauté» signifie en quelque sorte «chose extraordinaire».

Le mot bizarre peut être valorisant. Nerval nous dit « je suis rarement préoccupé des monuments et des objets d’arts[…]. J’ai perdu beaucoup sans doute à cette indifférence; mais je lui dois aussi beaucoup de rencontres et d’admirations imprévues […]. Ce que j’aime surtout en voyage, […] c’est à parcourir au hasard les rues tortueuses des villes, à me mêler inconnu à cette foule bigarrée […]» [6] Nerval voit dans le voyage une bizarrerie positive, nourrissante. L’admiration possible lors de rencontres imprévues, inconnues, hasardeuse est, à ses yeux, positive. C’est en cela que le bizarre démontre l’impuissance de notre intellect : nous ne connaissons pas tout, la nouveauté et l’inconnu résident pour nous éveiller l’esprit. Le voyageur s’étonne du moindre élément rencontré, s’en imprègne, pour intégrer dans son catalogue de connaissances ce nouveau type de formes, de moeurs, d’histoire.

L’onirisme occupe une place importante dans la définition du mot bizarre. Selon Régine Borderie, il est un ailleurs non pas géographique mais mental. Le rêve éloigne de l’expérience ordinaire. Le bizarre à propos des rêves est assemblé à d’autres termes : «assemblage», «combinaison», qui renvoient à leur composition. Discontinu, déchiré, heurté… Le récit de rêve est en quelque sorte une exploration de ce qui s’écarte des normes. Il est associé à la notion de surnaturel. Régine Borderie nous fait remarquer que dans la première moitié du siècle, «bizarre» et fantastique sont mis au même plan. Fantastique viendrait de «fantaisie» au sens d’ «imagination productrice». Le fantastique permet d’évoquer tout ce qui perturbe la perception, le «caprice» visuel. Dans un rêve, nous assemblons des notions, des éléments qui n’ont pas de raison d’être mis côte à côte. Nous créons alors des histoires hybrides, extraordinaires, se rapprochant pourtant de notre expérience du réel : les rêves piochent bien souvent dans nos souvenirs, nos désirs, nos fantasmes, les décortiquent et les assemblent à leur manière.

Les assemblages hybrides sont des fantômes, des sortes de fantaisie de l’esprit, provoquant, bizarres. En art et en design, et notamment dans l’industrie, les objets hybrides sont régulièrement perçus comme étranges, anormaux, ce qui les rend difficilement acceptables, expliquant parfois la faible popularité de certains. Au début du XXe siècle, lorsque les objets commençaient à être produits industriellement, les concepteurs cherchaient à imiter les formes classiques des objets produits par des artisans. Ces objets créés par la machine admettaient des formes d’apparence classique avec une qualité et une mise en oeuvre qui n’étaient pas adaptées. Cela donnait lieu à des productions qu’on pourrait nommer bizarres, inadaptées, hybridant deux techniques qui n’avaient pas nécessairement de lien a priori. L’hybride, cette façon d’assembler des idées foncièrement différentes, est utilisé dans le domaine de la création. Un exemple, parmi tant d’autres, serait la lampe-assise B.D. de Ross Lovegroove. Le designer contemporain a mêlé deux éléments, la lampe et l’assise, qui n’ont à l’origine pas de lien évident dans notre esprit. Cette nouvelle forme et l’usage créé dans le même temps amènent à s’étonner, à trouver cet objet bizarre, peu courant.

BD love lamp, Ross Lovegroove
BD love lamp, Ross Lovegroove

«La recherche du nouveau qui jette dans l’inconnu oriente vers une esthétique qu’on pourrait dire créationniste» nous dit Régine Borderie. Pour Bennoni également, l’art consiste à créer «des formes inconnues, des êtres innommés»[7]. Enfin, pour Baudelaire, l’imagination est la «reine des facultés». Elle lisse la nouveauté, ramène l’inconnu aux normes esthétiques dites universelles. On parle de «lois du goût».

Aujourd’hui, paradoxalement, les sociétés occidentales semblent se plonger, têtes baissées, dans l’exploration du bizarre. Peut-être ont-elles saisi ces notions d’exploration de l’inconnu, de voyage, de champs des possibles qui constituent autant de sources d’inspiration et d’innovation pour l’esprit. Du mouvement DADA aux hipsters en passant par les groupes mainstream et autres déviances populaires, le bizarre semble aujourd’hui accepté sinon à la mode, au goût du jour.

PEUT-ON ENFERMER LE BIZARRE?

UNITÉ DES UNITÉS

Le dérèglements de l’identité et de la conscience sont souvent perçus et décrits comme «bizarre».

«N’avez vous pas rencontré plus d’une fois sur le pavé de Paris des êtres qui s’emparent de votre regard, qu’on n’oublie pas quand on les as vus?» «Quelquefois ces personnages n’ont rien de surprenant ni d’étrange dans leur costume; tout est dans leur physionomie, que les utopies, les rêves, les idées ont rendue bizarre» (Nerval). L’imaginaire, l’univers mental personnel priment chez les excentriques au point de les éloigner du monde commun sur certains plans: goûts, habillement, moeurs…

Segalen, dans «essais sur l’exotisme» désigne «l’exote» comme quelqu’un capable de distinguer en toute chose le réel. L’exotisme serait alors un raffinement des sens qui permet de saisir les singularités. Il faudrait que le monde soit bizarre pour pouvoir le regarder. Le voyage ne serait pas seulement le fait de se déplacer, mais serait aussi le fait de savoir percevoir les choses autrement, admettre une certaine coupure avec notre vision du réel. Il s’agirait d’une perception unique, subjective, qui n’admettrait pas de règle.

Le bizarre demeure une notion subjective que l’on tend à enfermer dans une définition. Or, non seulement subjective, il s’agit d’une notion temporaire qui tend à se lisser avec le temps et notre appropriation. Sa définition dépendrait d’abord de chaque individu mais aussi de sa place dans le temps. En fin de compte, il est dur d’enfermer la notion de bizarre dans une quelconque définition, une règle, dès lors qu’elle se base sur une certaine subjectivité et une certaine temporalité.

Il s’agit d’une revue littéraire et artistique fortement influencée par le surréalisme. Fondée par Michel Laclos, éditée par Éric Losfeld en 1953 puis reprise par Jean-Jacques Pauvert en 1955 après deux numéros, elle a publié 48 numéros de 1953 à 1968.
Il s’agit d’une revue littéraire et artistique fortement influencée par le surréalisme. Fondée par Michel Laclos, éditée par Éric Losfeld en 1953 puis reprise par Jean-Jacques Pauvert en 1955 après deux numéros, elle a publié 48 numéros de 1953 à 1968.

 

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